mercredi 8 juillet 2009

The Years Of Rice And Salt


“The Years Of Rice And Salt” est un roman écrit par le célèbre Kim Stanley Robinson, auteur de la trilogie Mars (la rouge, la verte et la bleue).
C’est une fiction qui s’inscrit dans le genre de l’uchronie, c’est-à-dire une réécriture de l’Histoire à partir d’un point de départ. Dans ce livre, le pivot est la peste… Et si la peste noire avait entièrement décimé l’Europe ?

Son titre est traduit très fidèlement en français par “Chroniques des années noires”. Cette traduction me laisse dubitatif… Pourquoi, parce que la vieille Europe est entièrement détruite par la peste, et que les musulmans colonisent les terres jadis occupées par les bons vieux chrétiens, ces années deviennent-elles noires ?
Beurres ! Peut-être… Mais noires ? Non ! En plus d’être relativement péjoratif, ça ne colle pas avec le déroulement de l’Histoire.
En revanche, je comprends bien que “Les Années de Riz et de Sel” n’aurait pas beaucoup attiré l’œil des lecteurs potentiels. Il aurait été un titre subtil et mystérieux, trop subtil même, qui faisait référence aux tâches principales des peuples orientaux : cultiver le riz et ramasser le sel. Mais l'éditeur français préféra le nombre de vente à une quelconque subtilité...


J’ai trouvé le monde raconté plus poétique que le nôtre, tout en étant réaliste.
Il s’y passe également, certes, une guerre mondiale. Une sorte de longue guerre froide qui se réchauffe au point d’exploser entre les deux blocs : musulmans contre chinois. Avec l’Inde et l’Amérique entre les deux.
Mais la plus grande différence, que je trouve très belle, c’est que les Indiens d’Amérique et les Inkas n’ont pas été éradiqués. Les japonais, les chinois, et les musulmans furent moins primitifs et plus ouverts d’esprit que les chrétiens dans cette réalité alternative, et préférèrent le commerce au génocide... Les Américains ont donc leurs propres pays, puissants même, car isolés des conflits tout en étant aidés par les premiers colons. (même si les maladies apportés furent au début assez dévastatrices)
L'amour loué par le Soufisme qui se mélange aux Jihads politiques. Les découvertes qui s'expliquent par le Yin et le Yang. L'époque des Lumières qui se déroule chez les philosophes Indiens à Travancore. La guerre entre des concepts totalement différents, monothéiste contre confucianisme. Tout ceci donne une dimension à l'Histoire aussi violente que la nôtre, mais plus attrayante également ; tout semble moins terre à terre.

L’Histoire est racontée de façon très originale. Elle est décrite petit à petit par les réincarnations successives de trois protagonistes appartenant à une même jāti (groupe dont les vies sont toujours liées à chaque réincarnation). Un coup, l’âme d’un des héros sera un esclave nègre, puis un autre coup, une sultane, puis un alchimiste, puis samouraï, etc… Toujours les mêmes héros mais dans des conditions et des époques différentes.

Je classe ce livre dans la catégorie “impressionnante”. Le savoir à emmagasiner pour écrire une telle œuvre est colossal. Connaître assez bien les cultures orientales au point de prédire de manière réaliste comment elles auraient pu évoluer sans la complicité des occidentaux est un travail mental qui me laisse admiratif !
Un vrai casse-tête plein de génie, et passionnant à réaliser.

Je vous ai sélectionné quelques passages qui révèlent une partie du travail impressionnant demandé… Un travail beaucoup plus impressionnant que la saga Twilight en tout cas… (no comment)

Un protagoniste, dans une vie chinoise, apprend le miwok, une des langues des Indiens d'Amérique :

Bonton d'Or parlait plutôt bien le chinois maintenant, et avait appris à I-Chin tout le miwok dont elle se souvenait encore. I-Chin avait noté chaque mot dans un dictionnaire, en prévision des éventuelles futures expéditions vers la nouvelle île. C’était intéressant, disait-il à Kheim, parce que d’ordinaire il se contentait de choisir les idéogrammes ou combinaison d’idéogrammes qui ressemblaient le plus au mot miwok prononcé devant lui, et rédigeait une définition aussi précise que possible du sens miwok, en fonction de la source d’information. Seulement voilà, en lisant les idéogrammes pour prononcer ce mot, il était impossible de ne pas entendre en même temps leur sens chinois, de telle sorte que le vocabulaire miwok devenait un ensemble d’homonymes supplémentaires à ajouter à la quantité déjà gigantesque de vocables chinois.
De nombreux symboles littéraires ou religieux chinois reposaient sur des homonymies de pur hasard, qui produisaient d'heureuses connexions métaphoriques. Ainsi, par exemple, le dixième jour de mois, shi, était aussi l'anniversaire de la pierre, shi. [...] A présent, pour I-Chin, le mot miwok qui voulait dire "rentrer à la maison" ressemblait à wu ya, cinq canards, tandis que le miwok "nager" ressemblait à Peng-zu, ce personnage de légende qui avait vécu huit cents ans. Alors il chantait "cinq canards rentrant à la maison, cela ne prend que huit cent ans", ou "je vais sauter par dessus bord et devenir peng-zu", et Bouton d'Or riait aux larmes.

Un petit cours de physique fondamentale :

Un jour, Idelba essaya d’expliquer à Budur et à ses sœurs de quel genre de problème il s’agissait, à l’aide d’un tableau noir et d’une craie.
— Les atomes ont des coquilles, comme les sphères que l’on voit dans les cieux des vieux dessins. Ces coquilles entourent le centre de chaque atome, qui est petit mais lourd. Trois genre de particules s’agglutinent dans le cœur de l’atome ; certains sont chargés de yang, d’autres de yin, et les dernières sont neutres chacune a des degrés diverses. Elles sont reliées entre elles par une très grande force, extrêmement puissante, mais également très localisée, et qui diminue très vite quand on s’éloigne du cœur de l’atome.
— Comme dans un harem, commenta Yasmina.
— Oui, si tu veux. En fait, c’est plutôt comme la gravité. Mais, de toute façon, il y a une sorte de répulsion ki entre chacune des particules, que cette force contrebalance, créant une sorte de compétition entre elles deux, et – grossièrement – les autres forces existantes. Maintenant, certains métaux très lourds sont composés de tellement de particules qu’un certain nombre parviennent à s’échapper, une par une. Ces particules en fuite laissent une trace caractéristique derrière elles, à des vitesses distinctes. Là-bas, à Nasra, ils ont obtenu des résultats étranges à partir d’un métal particulièrement lourd, un élément plus lourd encore que l’or, en fait, le plus lourd des éléments connus jusqu’à ce jour, appelé l’alactin. Ils bombardent de particules neutres, et obtiennent des résultats vraiment étranges, sur tous les plans, et très difficiles à expliquer. Le cœur lourd de cet élément semble instable.
— Comme Yasmina !
— Oui, bravo, c’est très intéressant que tu dises ça, parce que même si ce n’est pas vrai, cela illustre parfaitement cette manie que l’on a de toujours chercher un moyen de se représenter ces choses qui sont si petites qu’on ne peut pas les voir.
Elle se tourna vers le tableau noir, puis revint à ses étudiantes – qui n’avaient rien compris.

Et puis, l’auteur philosophe sur sa propre œuvre, sur l’Histoire et toutes ses possibilités, par l’intermédiaire d’une féministe musulmane :

Elle aspira une longue bouffée de sa cigarette et fit la grimace.
— Aïe, mal au ventre ! Ha ! L’histoire, jusqu’à présent, c’est un peu comme les règles des femmes, un ovule de possibilités, caché dans ce que la vie a de plus ordinaire, où des hordes de petits barbares lui donnent l’assaut, s’efforcent de le trouver, échouent, se bagarrent les uns contre les autres – jusqu’à ce qu’un putain de flot de sang foute en l’air tout espoir d’y arriver. Après quoi, il n’y a plus qu’à recommencer.
Budur gloussa, choquée et amusée. Jamais cette pensée ne lui avait traversé l’esprit.
Kirana partit d’un rire espiègle en la voyant réagir.
— L’œuf rouge, dit-elle. Le sang de la vie… Le problème c’est : les hordes de spermatozoïdes parviendront-elles à l’œuf ? L’un deux parviendra-t-il à prendre la tête, et à féconder la graine, pour que la Terre tombe enceinte ? Ne naîtra-t-il donc jamais de civilisation digne de ce nom ? Ou l’histoire est-elle condamnée à mourir vieille fille ?
Elles rirent ensemble, Budur avec gêne, pour bien des raisons.
— Il lui faudra choisir le bon partenaire, se risqua-t-elle à dire.

Ou encore :

— Tout cela est tellement vain, lança Kirana. Et si cela s’était passé, et si ce n’était pas arrivé, et si la Horde d’Or avait enfoncé le corridor de Gansu dès le début de la Longue Guerre, et si les Japonais avaient attaqué la Chine juste après avoir repris le Japon, et si les Ming avaient gardé la Flotte des trésors, et si nous avions découvert et conquis le Yingzhou (N.D.B : l’Amérique), et si Alexandre le Grand n’était pas mort si jeune, et si, et si… Les choses auraient été tellement différentes, et pourtant, tout cela reste vain. Et ces historiens, qui parlent de se servir de l’histoire parallèle pour étayer leurs théories, sont tellement ridicules. Parce que personne ne sait pourquoi les choses arrivent, vous comprenez ? Tout peut découler de tout. Même l’histoire, la vraie, ne nous apprend rien. Parce que nous ne savons pas si l’histoire est sensible au point que, faute d’un clou, une civilisation se serait effondrée, ou si, au contraire, nos actes les plus lourds de signification ne sont pas que des pétales dans un raz de marée, ou les deux à la fois, ou si la vérité n’est pas quelque part entre les deux. Nous ne savons pas, c’est tout ce que l’on peut dire. Et les “et si” ne nous aideront pas à y voir plus clair.
— Pourquoi les gens les apprécient-ils autant ?
Kirana haussa les épaules et s’alluma une cigarette :
— Parce qu’il aiment les histoires.

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